Au commencement

L’anti-héros

Pas moyen de le trouver antipathique ce Pierre là. Pierre-soupière, soul-Pierre, il se moque de lui-même avec l’accent chantant de sa région, avec ce sourire, aussi jeune que désarmant, qui attire immédiatement toutes les sympathies. Il résume sa biographie en quelques phrases : « J’ai 37 ans. A 16 ans j’ai quitté l’école et je suis parti garder les chèvres dans les Cévennes. Ensuite, j’ai été vendeur de spécialités régionales, négociant en vins… du vin, j’en fais depuis 1986. »

Et basta. On n’en tirera pas un mot de plus sur sa carrière. Serait-ce un baba-cool, un de ces marginaux, entré dans le monde du vin pour des raisons philosophiques ? Il a une lueur moqueuse dans les prunelles qui fait qu’on regrette aussitôt de s’être laissé aller à ce genre de cliché. « En 1986, j’ai commencé à faire du vin. » Point.

Soutenu par une poignée d’amis qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la viticulture, à peine un an après que les Coteaux du Languedoc aient reçu leur Appellation d’Origine Contrôlée, Pierre a pris 37 hectares en fermage dans le terroir de la Méjanelle, tout près de Montpellier.

Chez lui, de douces collines de galets roulés et de pierraille s’avancent comme une presqu’île dans la banlieue suburbaine (…).Les vignes et les hommes respirent ici la brise fraîche venue de la mer toute proche, que l’on distingue à l’horizon les jours de beau temps, et dans les rangées de vignes, les perdrix cacabent, furieuses, au crissement du pas des promeneurs.

Avec 37 hectares de vignes, dont un peu de Syrah et de Mourvèdre, quelques parcelles de Grenache, archi-vieux et en piètre état, et beaucoup de Carignan et d’Aramon ; avec une cave antique et d’immenses cuves, qui, aujourd’hui encore ; évoquent plus une coopérative viticole que la cave de vigneron ; et 50000 francs (français !) d’argent liquide sur un compte courant ; c’est pas vraiment rose comme capital de départ. « Nous étions à sec au bout d’un mois ». Et de nouveau, ce sourire désarmant, ce regard perdu au loin.

Pourtant, ça a continué. Un jeune type prêt à accepter le travail et les responsabilités d’un domaine en friche, c’est plutôt rare à une époque où les vins des Coteaux du Languedoc, et du Midi en général, ne trouvaient jamais grâce aux yeux des connaisseurs français, sans parler des marchés de l’export. Pourtant, c’est un voisin qui l’a aidé à sortir de l’impasse, qui l’a soutenu les premiers mois jusqu’à ce que la première vendange soit rentrée et traitée en vrac.

Le métier de vigneron, Pierre Clavel l’a appris sur le tas, ce qui signifie qu’il a dû retrousser les manches et faire le grand saut. « J’ai lu les livres de Peynaud, demandé conseil et je me suis fait expliquer le principe de la taille par les deux employés repris avec le domaine. Mais il ne faut pas exagérer, faire du vin n’a rien de sorcier. »

Des années bien remplies ont suivi, des années de labeur avec toujours la menace de la faillite. Les vignobles furent arrachés et replantés en faisant une plus large place à la Syrah : un retour aux sources puisqu’un document de 1898 prouve que ce cépage avait été planté là à l’époque. Dès 1992 ; Pierre Clavel a enfin pu mettre son vin en bouteille et récolter les fruits de ses efforts. « Les Belges et les Américains m’ont aidé à passer le mauvais cap du démarrage, alors que les négociants français m’ignoraient superbement », explique-t-il d’un ton qui, pour la première fois, laisse percer une pointe de rancune.

Depuis 1994, on vit bien au Mas de Calage, si bien que les propriétaires du vignoble se demandent sérieusement si, en 2003, date à laquelle le contrat de fermage arrive à échéance, ils ne vont pas cultiver eux-mêmes leurs vignes et récolter ainsi les fruits du travail d’un autre. Pierre prend la situation avec le calme des hommes habitués aux injustices sociales. Il rêve d’un avenir où il serait vigneron dans la solitude des collines de Saint-Chinian…

Mais il travaille toujours et encore à la Méjanelle. Il a même acquis une douzaine d’hectares sur la commune de Saint-Christol, toute proche, et s’est construit une jolie petite maison quelques kilomètres plus loin, à Saint-Bauzille-de-Montmel, loin des bruits de la ville. Il a également rénové une vieille cave où sont aujourd’hui élevés les vins du domaine. Sous la maison d’habitation, reposent 130 barriques de chêne qui contiennent sa superbe cuvée Copa Santa. Aujourd’hui, Clavel fait partie du cercle restreint des « jeunes loups » de la viticulture languedocienne et peut choisir ses marchés : il produit moins qu’il ne pourrait vendre. Les Etas-Unis, le Bénélux, l’Allemagne et la Suisse sont ses plus gros clients. Il ne vend que deux pour cent de ses vins en France. A Montpellier et dans ces environs, on ne les trouve pas et il fait partie des rares vignerons qui ne commercialisent pas leur production au domaine. C’est peut-être sa manière à lui de rendre la monnaie de leur pièce aux négociants et au public français qui n’ont pas cru en lui.

Ce qui distingue les vins de Clavel, c’est, malgré leur succès, ils restent bon marché (« Je suis un prolétaire, dit-il. Je fais des vins pour des prolétaires et ils doivent pouvoir se les offrir). Son autre caractéristique est qu’il demande à ses courtiers et à ses négociants de lui rendre personnellement visite une fois par an, afin de déguster les vins du nouveau millésime. Ceux qui ne respectent pas cette condition ne recevront plus ses vins. Et basta !

Vinum II, 1998, Suisse